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Voici les textes des patients qui ont participé au concours Plaisir d'Ecrire 2013.

Bonne lecture !

Nadia Reiff

Découvrez le texte de Nicolas qui a été primé.

Quand j’étais jeune, j’aimais quand le ciel était gris et qu’il pleuvait à grosses gouttes. C’était dans ces moments qu’il me prenait de sortir, armé, avec comme unique carapace, ce parapluie rouge. Mon parapluie rouge ; fait d’un plastique translucide où les gouttes de pluie venaient mourir en s’écrasant sur cette matière qui colorait le ciel et transformait la réalité de son aura pourpre.

Moi, bien à l’abri derrière mon parapluie magique, je marchais ainsi des heures narguant l’incessant crépitement des gouttes qui tombaient sans jamais pouvoir m’atteindre.

J’avais ce tout puissant sentiment que l’on peut éprouver quand on arrive à contrôler je ne sais quelle force. Ni la puissance de l’orage ni les couleurs du ciel et son grondement ne me faisaient peur, bien au contraire, je prenais plaisir à défier ces éléments, à me mêler à eux pour finalement m’en rendre maître, jour après jour. J’étais devenu comme le chasseur traquant sa proie, guettant dans l’horizon la moindre trace annonciatrice d’un orage.

Moi, Nicolas H. j’étais devenu le maître du ciel et de ses caprices. Plus rien ne pouvait m’arrêter tel le phénix immortel, j’allais d’orages en orages et ni la violence du vent, ni celle du tonnerre ne me faisaient reculer.

Là où les gens ordinaires se terraient dans leurs maisons, moi, tel un dieu, je défiais le temps me moquant de la tourmente et des éclairs. Jusqu’au jour où, sans doute fatigué et las de toutes ces aventures, mon fidèle ami, le parapluie rouge, mourut, une baleine ayant cédé.

Mais avant que sa fin ne fût complète, nous sortîmes lui et moi, complices une dernière fois dans un baroud d’honneur. Ce doux crépitement de l’eau ruisselante sur cette carapace rouge translucide qui m’offrait le ciel résonne toujours à mes oreilles…

Nicolas


PERSECUTIONS URBAINES

A titre d’exemple de persécution, je convoque rapidement Auschwitz et le goulag, plus près de nous, les massacres des khmers rouges au Cambodge, des hutus et des tutsis au Rwanda, les atrocités de Sébrénitsa et de Grozny. Enfin tout temps et tout lieu où l’homme s’est révélé bourreau ou victime de son semblable humain sous quelque prétexte que ce soit : purification ethnique, volonté de puissance, désir de possession.

Quelle noirceur peut ainsi s’emparer contagieusement des cœurs humains ?

Au bord du gouffre, mille nécessités affluent et il devient impossible de n’en satisfaire aucune. Alors on tue !

J’étais revenu dans ma campagne après une nième cure d’alcoologie et je veillais à scrupuleusement observer les bons conseils dont on nous avait béatifiés. Retourner en ville était une autre histoire. Je n’en pouvais infiniment différer la nécessité. Il y eut ce jour là (mais d’autres fois avant, bien d’autrefois, mais jamais exacerbée à ce point) une tornade de peur panique qui m’emporta, me trouvant sans but et sans farniente errant, empêtré dans les loques de mon corps et l’esprit soufflé comme une chandelle, sans contenance ni consistance aucunes, dans les déferlantes de la foule, de chaque regard, de chaque corps autre que le mien, comme si tout regard, toute appréhension corporelle, étaient basiquement des rapports de force dont il fallait sortir vainqueur arrogant de préférence, ou dominé, le regard en fuite, l’estomac noué et la peur au ventre, ou plus souvent dans un rapport prostitutionnel où une pseudo pacification se négocie comme à l’étal, mais sans paix intérieure effective.

C’était comme si chaque regard lisait sur mon visage à livre ouvert, le strict bilan nul des livres de ma vie. Et nul regard bienveillant à quoi s’accrocher pour n’avoir plus à se soustraire, avec la sueur qui dégouline du front jusqu’au bas du dos de n’être pas regardable faute de pouvoir passer invisible.

J’appelle ce vécu sur ce registre « persécution ». Et comme il y a des limites à ce que peut endurer de douleur l’homme, des limites à sa vacuité d’esprit, il y a l’amical alcool qui vous attend presque partout, salvateur, consolateur, rédempteur.

Ma persécution à zéro mort mais à des centaines de cadavres vous semblera peut-être bien vaine et bien dérisoire, mais je revendique le droit d’être seul juge de la quantité de douleur physique ou de vacuité mentale que je puis endurer.

Alors on boit.

François


Ma toile : STRASBOURG

Poussée par mon intuition, je longe ma vie à grands coups de peinture à l’huile. Au rythme d’un tout qui m’incite à la passion. L’écho me revient décalé de l’époque où je battais l’asphalte. Strasbourg étale ses tentacules devant mes yeux qui tuent toujours les mêmes souvenirs.

Strasbourg expose sa toile, pour tous ces mômes bâtards qui sont nés nulle part, entre l’envie, la mort et l’ennui.

Elle étale sa toile et ses tours en pierre, qui renferment leurs milliers de solitudes glacées.

Strasbourg, je t’aime autant que je te hais.

Nous sommes dans ton corps et tu meurs un peu plus chaque jour dans nos têtes.

Strasbourg, ses enfants ; je suis la fille de la peine de cette smala en famine assoiffée de tendresse, emmurée dans sa douleur crânienne.

Strasbourg, je te fuis. Strasbourg, je reviens.

Mais des fois, je pense que c’est toi qui m’échappe, loin de toi-même et moi loin de toi à ne plus te reconnaître.

M.J.K